Compétence
Universelle en Belgique : Recul pour la lutte contre l'impunité
(Bruxelles, le 1 août 2003 ) - " L'adoption par le Parlement
belge d'une nouvelle loi sur la répression des violations
graves du droit international humanitaire abroge la loi dite "
de compétence universelle " et constitue un recul dans
la lutte mondiale contre l'impunité ", ont déploré
aujourd'hui six ONGs de défense des droits de l'homme. Certaines
plaintes déjà à l'instruction, dont celles
concernant le Rwanda, le Guatémala et le Tchad, avec l'affaire
Hissène Habré, vont néanmoins pouvoir continuer.
La
loi de compétence universelle dans sa version initiale, votée
à l'unanimité en 1993 et qui avait fait de la Belgique
un modèle dans le combat pour la justice internationale est
donc définitivement enterrée. Cette loi offrait une
interprétation progressiste et courageuse du droit international.
Elle se fondait sur l'idée que le seul lien de rattachement
justifiant de juger et punir les auteurs de crimes barbares est
notre humanité partagée.
"
Avec son ancienne loi de compétence universelle, la Belgique
contribuait à détruire le mur d'impunité derrière
lequel les tyrans du monde entier s'abritent pour couvrir leurs
crimes " ont déclaré les ONGs. " Il est
vraiment regrettable que la Belgique oublie, aujourd'hui, les victimes
pour lesquelles son système judiciaire représentait
un espoir de justice ".
Sous
la pression de l'administration Bush, qui mène actuellement
une véritable campagne contre les mécanismes de justice
internationale, la Belgique a dû faire marche arrière.
Cette
campagne américaine et l'abrogation de la loi belge vont
à l'encontre d'une tendance mondiale pour la justice internationale
qui s'est concrétisée par la mise en place des tribunaux
internationaux pour juger les crimes commis en ex-Yougoslavie et
au Rwanda, la création de la Cour Pénale Internationale
et l'adoption par plus d'une centaine d'Etats d'une ou l'autre forme
de compétence universelle leur permettant de poursuivre les
violations graves du droit humanitaire.
A
l'avenir, les tribunaux belges seront compétents seulement
si l'accusé est belge ou a sa résidence principale
en Belgique, si la victime est belge ou réside en Belgique
depuis au moins trois ans " au moment des faits " (ce
qui est pour le moins paradoxal), ou si la Belgique a l'obligation
de poursuivre en application de ses obligations internationales.
Le nouveau projet de loi réduit considérablement l'accès
direct des victimes à la justice. En effet, hormis les cas
où l'accusé est belge ou a sa résidence principale
en Belgique, seul le procureur fédéral aura l'opportunité
d'engager ou non les poursuites. La Belgique a donc opté
pour une compétence universelle restreinte, telle qu'appliquée
dans la plupart des autres pays européens (Suède,
Suisse, Danemark et Royaume Uni pour certains crimes). Elle rentre
dans le rang.
En
outre, la majorité des affaires pendantes seront éliminées
par cette réforme. Tout au plus, la loi votée aujourd'hui
prévoit-elle la poursuite des actions judiciaires les plus
avancées, dont celles concernant le génocide au Rwanda,
les crimes commis contre deux prêtres belges au Guatemala
et les plaintes déposées contre l'ex-dictateur du
Tchad, Hissène Habré. Le Procureur Fédéral
a requis la semaine dernière la tenue d'un nouveau procès
d'assises dans l'affaire dite " Kibungo ", pour laquelle
deux suspects rwandais sont détenus en Belgique. L'affaire
contre Hissène Habré, actuellement en résidence
surveillée au Sénégal, est également
bien avancée puisqu'un juge d'instruction s'est rendu au
Tchad en 2002 et le gouvernement tchadien a officiellement levé
son immunité.
Les
ONGs déplorent que les pressions et menaces de l'administration
Bush, conjuguées à une absence totale de solidarité
européenne sur ce sujet, aient réussi à provoquer
un tel retour en arrière.
Les
ONGs rappellent que, dans l¹intérêt du progrès
du droit international, ce n'est pas la Belgique qui aurait dû
changer sa loi, mais la plupart des autres pays européens
qui auraient dû s'aligner sur la loi belge. Cette voie est
la seule valable pour que l'Union européenne soit véritablement
un espace de liberté, de démocratie et de justice
qui ne tolère pas que les auteurs des violations les plus
graves des droits de l'homme et du droit humanitaire se réfugient
sur son sol.
Lutter
contre l'impunité de façon efficace passe par l'action
complémentaire des juridictions nationales, de la Cour Pénale
Internationale, et des Etats exerçant leur compétence
universelle. Les ONGs continueront à ouvrer pour la poursuite
effective des auteurs de crimes de guerre, crimes contre l'humanité
et génocide, notamment en appelant à une concertation
au niveau européen.
Il
convient dès lors que les gouvernements européens
se saisissent de la question de la mise en oeuvre du principe de
compétence universelle au plus vite, et cessent de donner
d'eux-mêmes une image frileuse alors qu'ils ont su rester
unis face aux Etats-Unis pour défendre la Cour pénale
internationale.
ONGs
signataires: Amnesty International Belgium, La Ligue Belge des Droits
de l'Homme, Liga voor Mensenrechten, la Fédération
Internationale des Ligues des Droits de l'Homme (FIDH), Avocats
sans Frontières et Human Rights Watch.
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