Tunisie
: Le gouvernement intensifie le harcèlement de militants
de droits humains
(New York, 6 septembre 2003 ) Les autorités tunisiennes ont
intensifié le harcèlement de militants des droits
humains cette dernière semaine, a déclaré aujourd'hui
Human Rights Watch.
L'ancien
prisonnier politique Abdullah Zouari a été condamné
à neuf mois de prison après une poursuite judiciaire
à motif politique. Il était accusé d'avoir
enfreint une injonction ministérielle. Le lendemain, Lassad
Jouhri, un ancien prisonnier politique handicapé a été
agressé physiquement dans une rue de Tunis par quatre hommes
en civil - cette attaque est similaire à deux incidents précédents,
où il avait été assailli par des agents de
la police. Ces deux hommes avaient ouvertement prêté
leur concours et fourni des informations à des organisations
de droits humains, dont Human Rights Watch.
"
Abdullah Zouari et Lassad Jouhri ont attiré l'attention sur
le sort désastreux des prisonniers et des anciens détenus
islamistes " a déclaré Hanny Megally, Directeur
exécutif de la section Moyen Orient et Afrique du Nord de
Human Rights Watch. " En Tunisie, ce genre de travail en faveur
des droits humains est particulièrement dangereux ".
Human
Rights Watch a demandé instamment aux autorités tunisiennes
de libérer Zouari et de lever toute restriction sur sa liberté
d'action. L'organisation a aussi exigé qu'une enquête
criminelle soit menée sur l'attaque à l'encontre de
Jouhri.
Les
autorités tunisiennes ont intensifié la répression
des dissidents et des défenseurs des droits humains depuis
ces dix dernières années. Les dissidents font fréquemment
l'objet d'une étroite surveillance policière, d'interdictions
de voyager, de licenciements, de coupures de téléphone
et de harcèlement de membres de leur famille. Ils se voient
également refuser la légalisation de la plupart des
organisations indépendantes pour les droits humains. Des
avocats défenseurs des droits humains et des militants ont
été agressés dans la rue par des hommes en
civil agissant en toute impunité. Leurs possessions ont été
vandalisées et leurs résidences et bureaux ont fait
l'objet de cambriolages suspects. Le gouvernement a également
eu recours à la justice, qui manque d'indépendance,
pour condamner et emprisonner ceux qui critiquent sa conduite en
matière de droits humains.
Contexte
Le
29 août, après un procès qui ne dura que quelques
minutes, le juge cantonal de Jerjis, dans le sud tunisien, a condamné
Zouari à une peine de neuf mois de prison ; le juge a refusé
sa mise en liberté provisoire suite à sa demande d'appel.
Les avocats de Zouari ont contesté qu'on les avait empêchés
de rencontrer leur client avant le procès et soutiennent
que Zouari n'avait pas enfreint l'injonction qui l'obligeait à
demeurer dans la province de Médenine et que son accusation
a un motif politique.
Depuis
son arrestation le 17 août, Zouari est détenu à
Harboub, dans le sud tunisien. Il a été condamné
à trois reprises depuis le mois de juin 2002, alors qu'il
venait de finir de purger une peine de 11 ans de prison pour avoir
adhéré à " une organisation illégale
". Zouari était alors le rédacteur en chef et
écrivait pour le journal al-Fajr (l'Aube), lié au
parti tunisien Nahdha (Renaissance), un mouvement islamique qui
a été sévèrement réprimé
depuis le début des années 1990. Depuis sa libération
en 2002 il écrivait pour des parutions électroniques
et avait récemment écrit qu'il tâcherait de
ressusciter al-Fajr sur l'Internet.
En
plus de sa condamnation à 11 ans de prison, Zouari a été
placé sous " contrôle administratif " dès
sa mise en liberté. Une telle punition restreint la liberté
d'action des anciens détenus. Pourtant, en 2002, Zouari avait
fait appel de l'ordonnance du Ministère de l'intérieur
qui l'exilait à Médenine, une région reculée
loin de sa famille à Tunis. Aucune décision n'a encore
été rendue concernant son appel.
Depuis
2002, Zouari a bénéficié d'un soutien de solidarité
internationale contre son exil. Au début du mois d'août,
il a également attiré l'attention sur le sort d'autres
victimes d'abus de droits humains en aidant une délégation
de Human Rights Watch à rencontrer des victimes et leurs
familles dans le sud du pays.
En
août 2002, Zouari a été condamné à
huit mois de prison pour infraction à son ordonnance de contrôle
administratif - la même infraction de l'Article 150 du code
pénal pour laquelle il vient d'être condamné
une seconde fois. Zouari a purgé deux mois de cette peine
avant sa libération en novembre 2002 pour " raisons
humanitaires ". En juillet 2003, Zouari était inculpé
à nouveau et condamné à quatre mois de prison
pour " diffamation " à la suite d'une querelle
avec le propriétaire d'un café Internet qui, selon
Zouari, l'aurait empêché d'entrer. Zouari a fait appel
de cette décision.
Le
matin du 30 août vers 11.30, quatre hommes en civil ont agressé
Lassad Jouhri en ville devant le cabinet à Tunis de Me. Mohamed
Nouri, le président de l'Association internationale de soutien
des prisonniers politiques (AISPP), fondée il y a un an.
Jouhri a joué un rôle clé d'intermédiaire
entre les prisonniers et leurs familles, d'une part, et ceux qui
cherchaient à s'informer sur les conditions des droits humains
en Tunisie, d'autre part. Comme dans les deux incidents précédents,
ses assaillants ont battu Jouhri sans que personne ne puisse intervenir
et n'ont pas été identifiés ni arrêtés
depuis.
Jouhri
se trouvait parmi plusieurs militants activistes qui ont été
attaqués par des policiers en civil le 13 décembre
2002 devant le cabinet d'un autre membre de l'AISSP, Me. Saïda
Akremi. Et le 28 août 2002, cinq hommes en civil ont battu
Jouhri dans une rue du centre de Tunis. Ils ont brisé une
de ses béquilles et s'en sont servi pour le frapper. Les
hommes ont refusé de décliner leur identité
auprès de Jouhri, mais lorsqu'un policier en uniforme a voulu
s'interposer, ils lui ont ordonné de ne pas intervenir en
avançant leur statut d'agents de la sécurité.
Jouhri boite à cause de lésions qu'il a subies sous
la torture dans les prisons tunisiennes.
Les
autorités tunisiennes ont refusé de légaliser
l'AISSP depuis que ses fondateurs ont demandé son agrément
en novembre 2002. Au début du mois d'août 2003, le
président de l'AISSP Mohamed Nouri et Mokhtar Yahiaoui, président
d'une autre organisation de droits humains non reconnue, le Centre
tunisien pour l'indépendance de la justice, ont comparu devant
le tribunal de Tunis pour répondre à l'accusation
d'avoir sciemment disséminé de " fausses nouvelles
". Le dossier reste toujours ouvert.
En
outre, le 26 août, la voiture de Samir Ben Amor, co-fondateur
de l'AISSP et avocat des droits humains à Tunis, a été
vandalisée. La voiture, que Ben Amor avait acheté
quelques jours auparavant, était le seul véhicule
à avoir été endommagé dans l'aire de
stationnement privée où il se trouvait. Dans le passé,
les voitures appartenant à un certain nombre de militants
des droits humains à Tunis ont été vandalisées
ou volées. Ben Amor avait ouvertement aidé Human Rights
Watch pendant sa visite en Tunisie en août. Il a porté
plainte à la police de Tunis pour les dégâts. |