Tchad:
Affaire Jacqueline Moudeïna - La Cour a décidé
d'entendre les hauts responsables de la police
Un
complice d'Hissène Habré est accusé d'avoir
tenté de tuer l'avocate des victimes de la dictature
(N'Djaména, Tchad, 16 Septembre 2003)- Un tribunal tchadien
a décidé d'auditionnerdes hauts responsables de la
police dans l'affaire de l'agression de Jacqueline Moudeïna,
avocate des victimes de l'ex-dictateur tchadien, Hissène
Habré, a-t-on appris aujourd'hui. Mahamat Wakaye, qui fut
directeur adjoint de la Sécurité Nationale sous le
régime Habré et qui est l'actuel directeur de la police
judiciaire du Tchad, est accusé devant le Tribunal correctionel
et de Simple Police de N'djaména d'avoir donné l'ordre
d'attaquer Maître Moudeïna à la grenade, alors
que cette dernière participait à une manifestation
pacifique devant l'ambassade de France le 11 juin 2001.
Les
débats tenus lors des audiences ont démontré
que Jacqueline Moudeïna participait à une manifestation
de femmes visant à dénoncer les irrégularités
qui auraient été constatées lors des élections
présidentielles, et que la police l'a identifiée à
ce moment-là. Jacqueline Moudeïna est l'avocate des
victimes de la dictature Habré qui ont déposé
des plaintes devant le tribunal de N'Djaména contre les ex-agents
de la police politique, parmi lesquels Mahamat Wakaye. Plusieurs
témoins affirment que Mahamat Wakaye, commissaire central
de N'Djaména au moment de la manifestation, a donné
l'ordre à des policiers sous son contrôle de tirer
une grenade sur Jacqueline Moudeïna. Mahamat Wakaye a contesté
avoir donné un tel ordre, mais s'est montré très
confus dans ses explications. Il a en effet déclaré,
d'une part, avoir été déchargé de ses
responsabilités au cours même de la manifestation et,
d'autre part, avoir agi sur les ordres de ses supérieurs.
Refusant d'abord de donner les noms desdits supérieurs, il
a été contraint, grâce à la pugnacité
des avocats de Maître Moudeïna, de révéler
leur identité au tribunal à la fin de la dernière
audience, le 9 septembre dernier. Il s'agit de Ramadan Herdebou,
Directeur de la Sûreté Publique au moment des faits
et actuel Prefet de Dabada, de son adjoint Mahamat Amat Djy, et
de Mahamat Bechir, Directeur Général de la Sûreté
Nationale au moment des faits et actuel Gouverneur du Logone-Occidentale.
Ce
matin, le tribunal de N'Djaména a décidé la
réouverture des débats le 7 octobre prochain afin
d'entendre ces trois témoins. Les organisations de défense
des droits humains se sont réjouies de la décision
du tribunal.
"Le
tribunal ne s'est pas laissé intimider par l'accusé
et a refusé de le laisser s'en tirer en transférant
la responsabilité du crime sur sa hiérachie"
a déclaré Reed Brody, directeur adjoint de Human Rights
Watch, qui avait assisté au procès. " Si en effet
Wakaye agissait sur ordre de ses supérieurs, alors nous allons
maintenant savoir qu'ils avaient ordonné exactement".
Jacqueline
Moudeïna, ainsi que d'autres manifestantes, a été
grièvement blessée par les éclats de grenade
et a dû être évacuée vers la France, où
elle a reçu des soins pendant plus d'un an. Elle est toujours
handicapée par ses blessures et des dizaines d'éclats
de grenade n'ont pu être retirés de ses jambes. En
hommage à son courage et à son travail exceptionnel,
Jacqueline Moudeïna a reçu, à Genève,
le prestigieux prix Martin Ennals décerné chaque année
à un défenseur des droits de l'Homme.
Lors
du procès, Jacqueline Moudeïna était défendue
par Maître Jean-Bernard Padaré, du barreau tchadien,
et vice-président de la Ligue Tchadienne des Droits de l'Homme,
ainsi que par Maître William Bourdon, du barreau de Paris,
avocat très impliqué dans la défense des victimes
de violations massives des droits de l'Homme au Chili, au Rwanda,
en Algérie, Tunisie et en Iran. Me Padaré, a demandé
au tribunal de condamner les prévenus à payer 100
millions de francs CFA (1,1 million d'euros).
Pour
William Bourdon, "Le travail de Jacqueline Moudeïna est
une remise en cause permanente du pouvoir conservé au sein
du régime actuel par ceux qui ont terrorisé le Tchad
pendant les années Habré".
Mahamat
Wakaye est aussi accusé dans un autre incident, survenu encore
une fois après les élections présidentielles.
Des policiers avaient ouvert le feu sur des manifestants, tuant
un jeune militant politique, Brahim Selquet.
Les
organisations de défense des droits humains ont demandé
expressément, et à plusieurs reprises, au gouvernement
tchadien de veiller à ce que les anciens agents de la sinistre
police politique d'Hissène Habré -la Direction de
la Documentation et de la Sécurité (DDS)- travaillant
toujours au sein de l'appareil sécuritaire tchadien ne puissent
pas user de leur pouvoir ou de leur influence pour entraver la marche
de la justice. La Commission d'enquête sur les crimes et détournements
de l'ex-Président Habré recommandait d'ailleurs dès
1992 d'"écarter de leurs fonctions, dès la publication
de ce rapport, tous les anciens agents de la DDS réhabilités
et engagés" dans le nouvel appareil sécuritaire
de l'Etat. Rappel :
L'AFFAIRE
HISSENE HABRE - Les investigations dans le cadre de l'enquête
sur les plaintes pour violations graves des droits de l'Homme déposées
en Belgique contre l'ancien dictateur tchadien, Hissène Habré,
se poursuivent activement suite à la commission rogatoire
menée par un juge d'instruction belge en février-mars
2002 au Tchad. Habré, le " Pinochet africain",
qui était président du Tchad de 1982 à 1990,
vit maintenant en résidence surveillée au Sénégal.
Il y a trois ans, il avait été inculpé dans
ce pays de complicité de crimes contre l'humanité,
d'actes de torture et de barbarie avant que la justice sénégalaise
ne se déclare incompétente pour le juger. En novembre
2002, le gouvernement tchadien a adressé une lettre au juge
belge afin de lever toute immunité que Hissène Habré
aurait pu invoquer. Le 5 août dernier, le parlement belge
a abrogé sa loi de compétence universelle, mais grâce
à des dispositions transitoires, ces modifications n'affectent
pas le cas Habré.
Pour
plus d'informations sur l'affaire Habré, consultez le site
de Human Rights Watch : http://www.hrw.org/french/themes/habre.htm
L'AFFAIRE
DES ANCIENS MEMBRES DE LA DDS : Le 26 octobre 2000, dix-sept victimes
du régime Habré ont porté plainte au Tchad
pour torture, meurtres et " disparitions " contre des
anciens membres de la DDS identifiés individuellement par
chaque victime. La Cour Constitutionnelle du Tchad a fait annuler
une déclaration d'incompétence du juge d'instruction
en charge du dossier et a décidé que les tribunaux
de droit commun étaient en effet compétents pour entendre
ces plaintes. L'instruction a finalement pu commencer devant un
autre juge d'instruction au mois de mai 2001. Depuis, des dizaines
d'autres victimes ont également déposé plainte
contre leurs tortionnaires directs. Le juge d'instruction a déjà
entendu des dizaines de victimes et procédé à
plusieurs confrontations entre les victimes et leurs tortionnaires.
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