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Une médecine de proximité… et de qualité
pour l’Afrique
© Le Monde Diplomatique– N°
N°599, Février 2004
La
santé est une des grandes victimes des années de l’ajustement
structurel en Afrique. La déliquescence des états
et le manque de moyens ont déstructuré un secteur
où les besoins sont criants, notamment face aux maladies
tels le paludisme et le sida.
Démoralisés et paupérisés, les médecins
ne sont pas toujours en mesure de faire face aux demandes des patients.
Pourtant, les Africains ne rejettent pas la médecine moderne,
mais ils en attendent davantage de résultats et de chaleur
humaine.
Les données épidémiologiques relatives au continent
africain (lesquelles sont très incomplètes et loin
de la vérité) décrivent des taux de mortalité
nettement plus élevés que sur le reste de la planète.
Cela ne concerne pas seulement des pathologies spécifiques
comme le sida ou le paludisme, sur lesquelles les médias
se sont focalisés, mais beaucoup plus généralement
une situation sanitaire globale qui reste catastrophique, même
si quelques progrès ont été accomplis ces dernières
décennies. La rougeole ou l’accouchement, par exemple,
touent chaque année des centaines de milliers d’enfants
ou des mères, qui, dans les pays du Nord, auraient survécu
sas problème.
Deux
grands facteurs explicatifs, l’un économique, l’autre
culturel, sont en général invoqués. D’une
part, la trop faible couverture sanitaire du monde rural, l’insuffisance
des moyens humains et financiers, la pénurie régnant
dans les formations sanitaires, en un mot le sous développement
entendu comme un manque cruel de moyens et de financement, sont
responsables de toutes ces morts techniquement évitables
dans d’autres contextes économiques. D’autre
part, la culture locale est incriminée, en ce que des coutumes,
des habitudes ou des représentations et pratiques populaires,
voire l’ignorance des populations, dissuaderaient les malades
de se rendre à temps dans les structures de santé,
par un recours excessif aux traitement dits « traditionnels
» ou aux guérisseurs.
A
ces deux facteurs incontestables s’en ajoute un autre, dont
on ne parle presque jamais publiquement, mais qui a, lui aussi,
de lourdes responsabilités : les comportements inappropriés
d’une grande partie des personnels de santé, leurs
manquements à la déontologie, leur mépris des
malades. Humiliation, racket, négligence, rapacité,
« je m’en-foutisme », violence, absentéisme,
démotivation, philosophie du chacun pour soi » : tous
ces maux, liés à un contexte économique et
social particulièrement dégradé, sont dénoncés
par les usagers (« on ne nous regarde même pas »
et « les personnels de santé ne pensent qu’à
l’argent ») et par certains professionnels lucides.
Certes
on rencontre aussi, dans les dispensaires ou les maternités,
des personnels de santé compétents, honnêtes,
consciencieux, aimables. Mais ils sont marginalisés. Dans
de telles conditions, la sous fréquentation des structures
publiques de soin, les fuites fréquentes des malades, la
non observance des prescriptions sont directement reliées
à cette médecine quasi vétérinaire délivrée
dans le système de santé officiel, aussi bien à
Niamey qu’à Abidjan, à Dakar qu’à
Bamako ou à Conakry.
Et
pourtant ce n’est pas la médecine moderne en elle-même
que rejettent les populations. En témoigne le succès
des « pharmacies par terre », autrement dit des étals
ou du colportage de médicaments modernes (mais venant de
contrebande, de fraudes ou de contrefaçons), comme la prolifération
spectaculaire des « cabinets médicaux » privés,
informels, tenus par un infirmier en activité (en dehors
des heures de service, mais aussi souvent pendant) où à
la retraite. De même, en ville, les accouchements à
domicile, avec l’aide d’une sage femme, ou dans la «
salle de travail » clandestine de celle-ci sont fréquents.
Dans
ces divers cas, une proximité non seulement physique, mais
aussi sociale, est recherchée, instaurée, pratiquée,
entre soignants et soignés. Le colporteur vous vend à
l’unité, devant votre porte, le paracétamol
ou la nivaquine systématiquement prescrits ailleurs dans
les dispensaires au cours de consultations expéditives obtenues
après une longue perte de temps ; en outre, il vous conseille,
dans un langage familier, quotidien, sur ce qu’il faut prendre
en cas de diarrhée, de maux de ventre ou d’impuissance…
Certes, ce type de soins de proximité, en milieu urbain,
pour laquelle la demande est très forte, n’est pas
une médecine de qualité, il s’en faut. Les médicaments
frelatés ou périmés des colporteurs ne sont
guères à conseiller pour qui peut se permettre d’aller
payer à la pharmacie les 10 000 Fcfa (15 euros) de médicaments
portés sur une ordonnance. Les quelques prescriptions et
injections standardisées qui vous attendent dans l’arrière-cour
d’un vieil infirmier nostalgique des recettes coloniales ne
valent certes pas la consultation coûteuse d’un médecin
spécialisé d’une clinique privée réputée.
Mais, au moins, on fait attention à vous à peu de
frais, on vous écoute, on vous parle et on vous rassure,
avec vos mots familiers et dans votre langue, on vous donne un «
remède » pas cher qui portera vos espoirs et soulagera
parfois vos symptômes.
C’est
évidement du côté d’une médecine
qui soit simultanément de qualité et de proximité
(sociale comme géographique) qu’il faut se tourner,
centrée sur le malade et guérissant la maladie. Ni
les personnels paramédicaux, moins encore les secouristes
et les matrones, ne sont en mesure de l’assurer massivement.
L’avenir semble être du côté d’un
véritable quadrillage du pays par des médecins généralistes,
associé à des formes mutualistes permettant l’accessibilité
financière au plus grand nombre. Hélas : on en est
fort loin : les médecins acceptant de quitter la ville ou
même de s’installer dans les quartiers populaires ou
périphériques sont rarissimes.
De
même, l’absence quasi généralisée
de toute forme de sécurité sociale favorise systématiquement
le secteur informel à bas prix et de faible qualité
face au secteur formel privé ou public. La généralisation
du recouvrement des coûts, imposée par les bailleurs
de fonds dans les formations sanitaires publiques, a transformé
celles-ci en centres de soins payants : pas d’argent, pas
de soins.
Le problème est que, dans aucun pays africain, malgré
les grandes déclarations, la santé publique n’est
en mesure de promouvoir la réforme radicale nécessaire,
car elle n’est pas, dans les faits, une priorité nationale,
et qu’elle se caractérise partout par une incohérence
et une cacophonie spectaculaires. Les élites locales (qui
elle-même se soignent dans des cliniques privées ou
à l’étranger) se déchargent largement
sur les organisations internationales, les coopérations bilatérales
et les organisations non gouvernementales (ONG) ou les institutions
caritatives ou confessionnelles du Nord. La santé publique
souffre particulièrement de la déliquescence des états,
dont les programmes d’ajustement structurel associés
aux politiques libérales sont une des causes principales.
Les
ministères de chaque pays se contentent de suivre les changements
successifs d’orientation dictés par les institutions
internationales (nombreux depuis quarante ans) et les réorganisations
des flux financiers qui les accompagnent : soins de santé
primaires dans les années 1970, recouvrement des coûts
des années 1980, réorganisation de la pyramide sanitaire
des années 1990, réformes hospitalières aujourd’hui,
sans compter les multiples opérations verticales que les
bailleurs de fonds impulsent régulièrement autour
de pathologies « à la mode » : les journées
nationales de vaccination de l’Unicef ou les diverses actions
contre le sida en sont emblématiques, sans parler des multiples
lobbies et aides liés à telles ou telles pathologies
spécifiques moins connues (bilharziose ici, drépanocytose
là, lèpre ailleurs, noma dans cette zone, onchocercose
dans cette autre, etc…).
De
ce fait, les réformes véritables de la qualité
des soins de proximité, autrement dit sur la « ligne
de font », dans les interactions quotidiennes entre malades
et personnels de santé, sont la portion congrue des politiques
publiques en la matière. De plus, ce déficit de santé
publique là où celle-ci serait indispensable, au carrefour
de la proximité et de la qualité, s’assortit
d’un excès de santé publique ailleurs , là
où elle est peu efficace, dans les séminaires, les
administrations, les bureaucraties, les colloques et les organigrammes.
De
fait, la santé publique devient pour les médecins
africains la voie royale pour quitter les oins et être recrutés
par des « projets de développement » ou par des
organisations internationales (voyant ainsi leurs salaires et avantages
multipliés par 5 ou 10), ou, au minimum, par l’administration
de la santé (là, devenus bureaucrates, ils feront
des rapports et toucheront des « péages »).
Par
là même, nombre de médecins cliniciens, et souvent
parmi les meilleurs, quittent sans cesse la pratique thérapeutique,
autrement dit le lieu où ils seraient le plus utiles, pour
une spécialisation en santé publique, à ’issue
de laquelle ils parleront sans cesse de réformes aux autres
sans jamais les mettre en œuvre eux-mêmes.
Dans
ces deux domaines stratégiques que sont la médecine
de quartier (ou de village) et la mutualisation des risques, les
expériences, restent beaucoup trop rares et ponctuelles,
comme l’installation de médecins ruraux ici, la création
de mutuelles là, la mise en place d’un forfait obstétrical
ailleurs, sans toutefois qu’un véritable bilan de ces
expériences sur le moyen terme ait été effectué
(après que le « projet extérieur » ayant
impulsé l’expérience soit parti). On est donc
encore fort éloigné d’une possible généralisation
de ces expériences, ou d’autres analogues, autrement
dit d’une politique nationale réformatrice.
Hôpitaux
engorgés et dysfonctionnels.
Diverses raisons historiques expliquent cette absence dramatique
d’une médecine à la fois de proximité
(et donc proche humainement autant que spacialement) et de qualité
(garantissant autre chose que les consultations expéditives
et les ordonnances standardisées qui sont aujourd’hui
le lot commun). La première est l’héritage colonial,
avec, pour l’essentiel, une médecine militaire centrée
sur la lutte contre les grandes endémies (et qui fut efficace
en ce domaine), ne formant qu’un personnel auxiliaire sous
qualifié agissant de façon expéditive.
La
seconde renvoie aux débuts des indépendances, où
l’on s’est focalisé sur les hôpitaux des
capitales, autrement dit des structures bureaucratiques à
la fois lourdes et coûteuses, mais dépourvues des moyens
techniques et des compétences propres aux structures occidentales
correspondantes. La troisième renvoie à l’absence
de priorité nationale accordée à la santé,
à des formes de gestion incohérentes et non rigoureuses
de l’état en général et de la santé
en particulier, et aux changements incessants de cap des bailleurs
de fonds.
La
médecine post coloniale s’est construite sur la base
de modèles importés de l’extérieur, reposant
localement, d’une part, sur des infirmiers fonctionnarisés
jouant partout un rôle de médecins (diagnostic et prescription)
auquel ils n’étaient pas formés et dont ils
n’avaient pas les moyens, et, d’autre part, autour d’hôpitaux
urbains engorgés et dysfonctionnels avec leurs nouveaux mandarins
plus préoccupés de leur statut que de l’efficacité
de leur service. Le tout au sein d’une fonction publique de
plus en plus dégradée et dévalorisée,
de moins en moins au service de l’usager, mais au contraire
vivant à ses dépens.
En
ce sens, l’absence à peu près totale d’une
médecine qui soit à la fois proche, humaine, accessible
et de qualité est l’un des plus grands scandales de
notre époque, et un défi majeur qu’il est urgent
de relever.
Jean
Pierre Olivier de Sardan
(Directeur d’études à l’école des
hautes études en sciences sociales (EHESS), directeur de
recherche au centre national de la recherche scientifique (CNRS)
et à l’IRD (Lasdel, Niamey, Niger). |