INTERVIEW ALI FARKA TOURE
 
 
 

Propos recueillis par Michael Ruscitti, S. Besançon et Aly Diarra
pour Santé Diabète Mali

 

Nous retrouvons Ali Farka Toure dans sa maison de Bamako, quartier de Lafiabougou, avant son départ pour sa véritable demeure de Niafunké (Ville du nord du Mali située dans la région de Tombouctou).
Cette interview s'est déroulée sur 2 jours de longues discussions retraçant avec enthousiasme sa carrière, ses expériences, ses rencontres (Santana, John Lee Hooker, Robert Plant, B.B King....), son pays et sa ville de Niafunké. De ces rencontres marquantes Ali Farka nous montrera une photo trônant au dessus de nos têtes, de lui avec le
jeune prodige américain Jimmy Hendrix
En fond sonore nous avons pu découvrir également le dernier album de l'artiste, terminé la veille, en deux jours, dans le studio d'enregistrement "Bogolan" de sa propre maison de production malienne, Mali K7.
Nous vous présentons un extrait écrit de cet entretien (ci dessous), mais également, une bande sonore de 20 minutes extraite de l'ensemble de l'entretien:

Accès au fichier sonore (20 min, window média, 1 Mo)



SDM: En Europe votre musique est fréquemment comparée au blues américain et nommée "Mali blues" , ce lien est il justifié ?

Je suis très heureux de cette question. Ça fait un million de fois que l’on me pose ce problème. Dans ce monde, ce tiers monde, chez nous en Afrique je l’ai toujours répondu, je le redis et le répète, il n'y a pas le mot blues. Plus généralement, il n'y a pas ce mot dans la musique africaine.
En Afrique quand on emploie le mot blues c’est pour un docteur ou un vétérinaire. Chez nous il y a les appellations authentiques. Notre musique représente la source de ce que vous appelez blues, mais chez nous ça n’existe pas, cette expression est faite pour les américains et les européens.
C'est comme lorsqu'on me pose la question sur les américains noirs, moi je ne suis jamais d’accord. Il n’y a pas des américains noirs mais des noirs qui sont en Amérique. Le mot américain noir n’existe pas. Ce sont ces noirs qui ont amené ce style, cette culture, cette musique en Amérique. Au départ dans ce pays ils n’ont pas eu l’opportunité de s’exprimer excepté par la danse, la musique par cette culture qu’ils ont quitté en Afrique. C’est pour cela que je dis que les John Lee Hooker, Albert King, B.B. King sont des noirs qui sont en Amérique, où ils sont nés, où ils ont fait leur éducation. Ils ont une culture qu’ils n’ont pas compris, ils ont quitté cette culture, ils flânent un pied en haut l’autre pied en bas qui peut dire où est la réalité entre les deux.

SDM: Votre musique est reconnue dans toute l'Afrique mais également dans les 20 dernières années vous avez conquis des millions d’admirateurs à travers le monde. Il est possible de trouver vos albums dans tous les magasins de musique possédant une section world ou Afrique. Pourquoi pensez vous que votre musique a suscité un tel intérêt dans tous ces pays ?

Quand on fait quelque chose de bon, ça ne nécessite pas d’être exposé, ça peut se vendre, sans que ça sorte dehors. A travers moi je suis obligé de faire sortir cette culture hors de mes frontières pour la valoriser dans les autres pays pour montrer ce qu’elle vaut, ce qu’elle est, ce qu’elle doit. Je dispose de la source de cette culture et je la redonne, c’est sans commentaire.

SDM: Je voudrais savoir d’où vous vient votre inspiration pour votre musique ? Est ce que ça vient de la tradition, de votre vie à Niafunké? ou est ce que c’est quelque chose de plus personnel qui vient du fond de vous ?

Ma musique n’est pas une musique de l’université, du conservatoire, de la Sorbonne. Elle est naturelle, c’est l’authentique, l’authenticité.
J’ai fait mon éducation dans un milieu dans lequel se trouve 9 dialectes de ce pays. Je suis donc appelé à exploiter toutes ces ethnies, tous ces dialectes, musicalement, pour pouvoir donner à chaque ethnie sa valeur dans la génération.

SDM Vous avez dit récemment que vous ne feriez plus de nouveaux albums. Cependant avant hier vous nous avez fait écouter votre nouvel album de 14 titres terminé dans votre studio "Bogolan", de votre maison de production "Mali k7", à bamako, il y a trois jours ?

Je n’ai jamais dit que je ne ferais plus de nouveaux albums. J’ai dit par contre que je ne ferais plus de spectacles en Europe. J’ai l’opportunité, j’ai le pouvoir et le savoir de faire ma propre philosophie tous les jours si je le veux. Mais il n’est pas bon de chatouiller son esprit et son pouvoir car on risque d’être malheureux.

SDM: Quel est un jour qui vous semble typique chez vous à Niafunké ?

Ca c’est un vendredi à Niafunké. Le vendredi je ne fais rien, c’est mon jour de repos. Depuis le jeudi dans l’après midi c’est terminé jusqu’au vendredi dans la nuit. Le samedi ça redémarre. Tous les jours je travaille aux champs, je cultive sauf le vendredi.

SDM: Vous qui êtes l’un des plus grands musiciens maliens, qu’elle serait le conseil que vous donneriez aux jeunes musiciens maliens qui essaient d’être reconnus au Mali, mais aussi au niveau international ?

Je l'ai toujours dit, chacun a ses droits, c’est une société qui est là, chaque individu a sa propre philosophie, son propre point de vue. Ce que j'ai toujours condamné c'est de se laisser influencer. Il ne faut pas se laisser influencer car le Mali est un pays de la culture, très très riche en biographie, en histoire, en dialecte, en ethnies... On est très grand, le Mali est très grand, c’est un grand pays !!!!!
A la nouvelle génération, j’ai toujours donné comme conseil d' essayer de trouver le bon chemin. Ne pas être influencé par qui que ce soit car ce que nous avons doit nous suffir.
Les autres pays viennent ici pour apprendre le djumbé, la Kora, mais aussi la danse. Cette culture est plus valable plus optique, c’est à dire authenticité, spécificité. C’est pour cette raison qu’aujourd’hui lorsque vous arrivez aux Etats Unis, en Italie, à travers le monde les gens apprennent le djembé, la guitare... J’ai même vu, dans le Mississipi, un américain qui se disait Toumani Diabate (la grande star de la Kora malienne). Cependant je n’ai jamais vu un africain quitter ici pour aller apprendre à danser. J’ai connu quelques artistes que l’état a envoyé à Cuba pour aller apprendre, puis revenir au Mali comme professeur de musique afro cubaine Qu’est ce que c’est devenu zéro, zéro moins zéro, une perte. On a, à Bamako, l’école de la culture, l’INA (Institut Nationale des arts). Là bas, il n'y a que la musique africaine mais ceux qui y enseignent connaissent-ils profondément cette culture, ça c'est le vrai problème. Il ne suffit pas d’avoir une caisse de diplômes, sans avoir l’intelligence de la connaissance.

SDM: Vous avez joué dans le monde entier, dans presque tous les pays. Quel est la chose la plus importante que vous ayez appris à travers vos voyages ?

J’ai fait 5 fois le tour du monde, je viens de faire faire mon 40 ème passeport. Ce que ce voyage m’a appris n'est pas musical, pas individuel, j’ai pu comprendre le savoir vivre. C’est la première des civilisations. Il faut savoir se connaître, il faut savoir qui tu es, il faut partager avec les autres. Quand tu t’aimes, il faut savoir aimer les autres :
«Le miel n’a jamais été bon dans une seule bouche ».

SDM: Est ce que vous pouvez décrire la relation qu’il y a entre vous et votre « élève » Afel Bocoum?

Je pourrais dire qu'Afel est mon premier fils. Le professeur ne peut donner que les instructions, les leçons, mais l’élève n’est pas obligé d’apprendre. Tu as beau vouloir faire de quelqu’un ce que tu veux, ce qu’il veut pour lui même c’est mieux. Voilà la différence. Afel a eu la chance d’aller à l’école, il a une profession, il est agriculteur. La musique il est rentré dedans par amour car il est l’enfant d’un musicien. Moi je n’ai pas hérité de ça. En effet je n’ai aucun parent qui pratique la musique, c’est un don naturel. Personne ne m’a appris, mais moi je me suis appris seul mon histoire, ma biographie, ma légende. C’est ce qui fait mon bonheur, il faut que je sache qui je suis, comment je suis et pourquoi je suis. Ca m’intéresse et ça n'engage que moi. Quand tu dis à quelqu’un il faut supporter, supporter, supporter …..C’est ce qui est mal qu'on te dit de supporter, mais on a jamais mis le miel dans la bouche de quelqu’un pour dire il faut supporter c’est bon. Voilà la différence entre Afel et moi, aujourd’hui Afel a son sort entre ses mains et pas dans la mienne.

SDM: Pouvez vous me décrire votre première guitare ?

La première guitare que j’ai eu à toucher de ma main appartenait à Maha Haïdara qui était inspecteur de la jeunesse à Mopti en 1962. Ca c’est la guitare avec laquelle j’ai fait des compétitions. En fait, la première guitare que j’ai connu appartenait à un infirmier de santé nommé Mamadou Sylla. Je m'étais fabriqué un drums et on faisait de la musique ensemble, c’était en 1959. Ma propre guitare qui m'appartenait réellement, je l’ai acheté le 23 avril 1968 à Sofia (Bulgarie). C’est avec cette guitare que j’ai fait mon premier album en 1976, jusqu'à mon 7ème album avec Sono Disc. C'est après ce dernier album qu'il y a eu la casse avec Sono Disc car c’était une exploitation 100%. Dieu merci dieu a ouvert la bouche, si il a pas mis la terre, il met de l’eau. Je me suis retourné vers une structure de Londres et je suis maintenant de nouveau avec eux au 7ème album.


SDM: Qu'est ce qui vous donne le plus de joie dans votre musique ?

Ca c’est une très grande question dans ma musique la joie vient de ma popularité et de ma population. Car ce que je fais est aimé par ma population donc je suis content. C'est comme une seule parole qui plaira à trois personnes. Quelqu’un qui rentre dans une famille qui trouve quelque chose de beau, très beau, dira c'est très beau. Celui qui la fait est très content, celui qui l’entend est très content et celui qui le touche est très content . Voilà j’aime quand ma musique produit ceci.

 

Toute l'équipe de SDM tient à remercier Ali Farka toure pour son accueil. Retour Réseau RIDAP