| Nous
retrouvons Ali Farka Toure dans sa maison de Bamako, quartier de
Lafiabougou, avant son départ pour sa véritable demeure
de Niafunké (Ville du nord du Mali située dans la
région de Tombouctou).
Cette interview s'est déroulée sur 2 jours de longues
discussions retraçant avec enthousiasme sa carrière,
ses expériences, ses rencontres (Santana, John Lee Hooker,
Robert Plant, B.B King....), son pays et sa ville de Niafunké.
De ces rencontres marquantes Ali Farka nous montrera une photo trônant
au dessus de nos têtes, de lui avec le
jeune prodige américain Jimmy Hendrix
En fond sonore nous avons pu découvrir également le
dernier album de l'artiste, terminé la veille, en deux jours,
dans le studio d'enregistrement "Bogolan" de sa propre
maison de production malienne, Mali K7.
Nous vous présentons un extrait écrit de cet entretien
(ci dessous), mais également, une bande sonore de 20 minutes
extraite de l'ensemble de l'entretien:
Accès au fichier sonore (20 min, window média,
1 Mo)
SDM: En Europe votre musique est fréquemment
comparée au blues américain et nommée "Mali
blues" , ce lien est il justifié ?
Je
suis très heureux de cette question. Ça fait un million
de fois que l’on me pose ce problème. Dans ce monde,
ce tiers monde, chez nous en Afrique je l’ai toujours répondu,
je le redis et le répète, il n'y a pas le mot blues.
Plus généralement, il n'y a pas ce mot dans la musique
africaine.
En Afrique quand on emploie le mot blues c’est pour un docteur
ou un vétérinaire. Chez nous il y a les appellations
authentiques. Notre musique représente la source de ce que
vous appelez blues, mais chez nous ça n’existe pas,
cette expression est faite pour les américains et les européens.
C'est comme lorsqu'on me pose la question sur les américains
noirs, moi je ne suis jamais d’accord. Il n’y a pas
des américains noirs mais des noirs qui sont en Amérique.
Le mot américain noir n’existe pas. Ce sont ces noirs
qui ont amené ce style, cette culture, cette musique en Amérique.
Au départ dans ce pays ils n’ont pas eu l’opportunité
de s’exprimer excepté par la danse, la musique par
cette culture qu’ils ont quitté en Afrique. C’est
pour cela que je dis que les John Lee Hooker, Albert King, B.B.
King sont des noirs qui sont en Amérique, où ils sont
nés, où ils ont fait leur éducation. Ils ont
une culture qu’ils n’ont pas compris, ils ont quitté
cette culture, ils flânent un pied en haut l’autre pied
en bas qui peut dire où est la réalité entre
les deux.
SDM:
Votre musique est reconnue dans toute l'Afrique mais également
dans les 20 dernières années vous avez conquis des
millions d’admirateurs à travers le monde. Il est possible
de trouver vos albums dans tous les magasins de musique possédant
une section world ou Afrique. Pourquoi pensez vous que votre musique
a suscité un tel intérêt dans tous ces pays
?
Quand
on fait quelque chose de bon, ça ne nécessite pas
d’être exposé, ça peut se vendre, sans
que ça sorte dehors. A travers moi je suis obligé
de faire sortir cette culture hors de mes frontières pour
la valoriser dans les autres pays pour montrer ce qu’elle
vaut, ce qu’elle est, ce qu’elle doit. Je dispose de
la source de cette culture et je la redonne, c’est sans commentaire.
SDM:
Je voudrais savoir d’où vous vient votre inspiration
pour votre musique ? Est ce que ça vient de la tradition,
de votre vie à Niafunké? ou est ce que c’est
quelque chose de plus personnel qui vient du fond de vous ?
Ma
musique n’est pas une musique de l’université,
du conservatoire, de la Sorbonne. Elle est naturelle, c’est
l’authentique, l’authenticité.
J’ai fait mon éducation dans un milieu dans lequel
se trouve 9 dialectes de ce pays. Je suis donc appelé à
exploiter toutes ces ethnies, tous ces dialectes, musicalement,
pour pouvoir donner à chaque ethnie sa valeur dans la génération.
SDM
Vous avez dit récemment que vous ne feriez plus de nouveaux
albums. Cependant avant hier vous nous avez fait écouter
votre nouvel album de 14 titres terminé dans votre studio
"Bogolan", de votre maison de production "Mali k7",
à bamako, il y a trois jours ?
Je
n’ai jamais dit que je ne ferais plus de nouveaux albums.
J’ai dit par contre que je ne ferais plus de spectacles en
Europe. J’ai l’opportunité, j’ai le pouvoir
et le savoir de faire ma propre philosophie tous les jours si je
le veux. Mais il n’est pas bon de chatouiller son esprit et
son pouvoir car on risque d’être malheureux.
SDM:
Quel est un jour qui vous semble typique chez vous à Niafunké
?
Ca
c’est un vendredi à Niafunké. Le vendredi je
ne fais rien, c’est mon jour de repos. Depuis le jeudi dans
l’après midi c’est terminé jusqu’au
vendredi dans la nuit. Le samedi ça redémarre. Tous
les jours je travaille aux champs, je cultive sauf le vendredi.
SDM:
Vous qui êtes l’un des plus grands musiciens maliens,
qu’elle serait le conseil que vous donneriez aux jeunes musiciens
maliens qui essaient d’être reconnus au Mali, mais aussi
au niveau international ?
Je
l'ai toujours dit, chacun a ses droits, c’est une société
qui est là, chaque individu a sa propre philosophie, son
propre point de vue. Ce que j'ai toujours condamné c'est
de se laisser influencer. Il ne faut pas se laisser influencer car
le Mali est un pays de la culture, très très riche
en biographie, en histoire, en dialecte, en ethnies... On est très
grand, le Mali est très grand, c’est un grand pays
!!!!!
A la nouvelle génération, j’ai toujours donné
comme conseil d' essayer de trouver le bon chemin. Ne pas être
influencé par qui que ce soit car ce que nous avons doit
nous suffir.
Les autres pays viennent ici pour apprendre le djumbé, la
Kora, mais aussi la danse. Cette culture est plus valable plus optique,
c’est à dire authenticité, spécificité.
C’est pour cette raison qu’aujourd’hui lorsque
vous arrivez aux Etats Unis, en Italie, à travers le monde
les gens apprennent le djembé, la guitare... J’ai même
vu, dans le Mississipi, un américain qui se disait Toumani
Diabate (la grande star de la Kora malienne). Cependant je n’ai
jamais vu un africain quitter ici pour aller apprendre à
danser. J’ai connu quelques artistes que l’état
a envoyé à Cuba pour aller apprendre, puis revenir
au Mali comme professeur de musique afro cubaine Qu’est ce
que c’est devenu zéro, zéro moins zéro,
une perte. On a, à Bamako, l’école de la culture,
l’INA (Institut Nationale des arts). Là bas, il n'y
a que la musique africaine mais ceux qui y enseignent connaissent-ils
profondément cette culture, ça c'est le vrai problème.
Il ne suffit pas d’avoir une caisse de diplômes, sans
avoir l’intelligence de la connaissance.
SDM:
Vous avez joué dans le monde entier, dans presque tous les
pays. Quel est la chose la plus importante que vous ayez appris
à travers vos voyages ?
J’ai
fait 5 fois le tour du monde, je viens de faire faire mon 40 ème
passeport. Ce que ce voyage m’a appris n'est pas musical,
pas individuel, j’ai pu comprendre le savoir vivre. C’est
la première des civilisations. Il faut savoir se connaître,
il faut savoir qui tu es, il faut partager avec les autres. Quand
tu t’aimes, il faut savoir aimer les autres :
«Le miel n’a jamais été bon dans une seule
bouche ».
SDM:
Est ce que vous pouvez décrire la relation qu’il y
a entre vous et votre « élève » Afel Bocoum?
Je pourrais dire qu'Afel est mon premier fils. Le professeur ne
peut donner que les instructions, les leçons, mais l’élève
n’est pas obligé d’apprendre. Tu as beau vouloir
faire de quelqu’un ce que tu veux, ce qu’il veut pour
lui même c’est mieux. Voilà la différence.
Afel a eu la chance d’aller à l’école,
il a une profession, il est agriculteur. La musique il est rentré
dedans par amour car il est l’enfant d’un musicien.
Moi je n’ai pas hérité de ça. En effet
je n’ai aucun parent qui pratique la musique, c’est
un don naturel. Personne ne m’a appris, mais moi je me suis
appris seul mon histoire, ma biographie, ma légende. C’est
ce qui fait mon bonheur, il faut que je sache qui je suis, comment
je suis et pourquoi je suis. Ca m’intéresse et ça
n'engage que moi. Quand tu dis à quelqu’un il faut
supporter, supporter, supporter …..C’est ce qui est
mal qu'on te dit de supporter, mais on a jamais mis le miel dans
la bouche de quelqu’un pour dire il faut supporter c’est
bon. Voilà la différence entre Afel et moi, aujourd’hui
Afel a son sort entre ses mains et pas dans la mienne.
SDM:
Pouvez vous me décrire votre première guitare ?
La première guitare que j’ai eu à toucher de
ma main appartenait à Maha Haïdara qui était
inspecteur de la jeunesse à Mopti en 1962. Ca c’est
la guitare avec laquelle j’ai fait des compétitions.
En fait, la première guitare que j’ai connu appartenait
à un infirmier de santé nommé Mamadou Sylla.
Je m'étais fabriqué un drums et on faisait de la musique
ensemble, c’était en 1959. Ma propre guitare qui m'appartenait
réellement, je l’ai acheté le 23 avril 1968
à Sofia (Bulgarie). C’est avec cette guitare que j’ai
fait mon premier album en 1976, jusqu'à mon 7ème album
avec Sono Disc. C'est après ce dernier album qu'il y a eu
la casse avec Sono Disc car c’était une exploitation
100%. Dieu merci dieu a ouvert la bouche, si il a pas mis la terre,
il met de l’eau. Je me suis retourné vers une structure
de Londres et je suis maintenant de nouveau avec eux au 7ème
album.
SDM: Qu'est ce qui vous donne le plus de joie
dans votre musique ?
Ca
c’est une très grande question dans ma musique la joie
vient de ma popularité et de ma population. Car ce que je
fais est aimé par ma population donc je suis content. C'est
comme une seule parole qui plaira à trois personnes. Quelqu’un
qui rentre dans une famille qui trouve quelque chose de beau, très
beau, dira c'est très beau. Celui qui la fait est très
content, celui qui l’entend est très content et celui
qui le touche est très content . Voilà j’aime
quand ma musique produit ceci.
Toute
l'équipe de SDM tient à remercier Ali Farka toure
pour son accueil. Retour
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